12/03/2013

Plus c'est ennuyeux, mieux c'est

"Ah, comme j’aimerais vivre dans une Serbie ennuyeuse où tout marche!" disait Zoran Djindjic, le premier chef d'un gouvernement serbe démocratiquement élu, tandis qu’il sollicitait la participation active de toute la nation aux changements démocratiques. A l’époque de Zoran Djindjic, ce pays était loin d’être ennuyeux, et encore moins avant, lorsqu’on luttait contre Slobodan Milosevic, ou après, lorsqu’on jetait les fondements de la Serbie démocratique. En un mot, il s’agissait pour nous de changer le monde. Toute conversation portant sur des banalités, tous ces baratins sur l’art, l’amour, le bonheur, basculaient vite dans d'interminables discussions politiques. Discussions qui persistent ici et là, aujourd’hui encore.

 

Et ici, à chaque fois que l’on mène une discussion, que ce soit au sujet du pape, du tennis, des Oscars, de l’émigration, des droits des femmes, des enfants gâtés, de l’art, de Facebook, du sens, du bonheur, de l’amour, on n’hésite pas à avancer l’argument des indices économiques suisses. Et cet argument-là, ce chiffre-là, ce dixième du pourcentage, tiré des statistiques, produit l’effet d’un deus-ex-machina. Il calme la discussion et par sa force statistique trivialise tous les autres arguments. J’avoue que je n’ai plus envie de participer aux discussions locales portant sur un intérêt commun, qu’elles soient privées ou publiques. Je finis toujours par m’énerver : est-ce possible qu’ici tout le bonheur puisse être fondé et résumé dans un rapport équilibré entre quelques chiffres ?

13 : 0, 23% : 100.000,32

Est-ce une formule capable de représenter un intérêt national ? Un rêve du bonheur ? Enfin, ce rapport-là est-il censé produire tout un système de valeurs ? Ce qui m’inquiète davantage est le consensus tacite, incontestable, sur ces quelques chiffres saints qui définissent le bonheur suisse en équilibre.

 

Mais essayons de parler chiffres. The Economist a récemment présenté un classement de terres promises pour les générations qui viennent, en tête duquel nous trouvons la Suisse, avec ses 8.22 points. Celle-ci a laissé derrière l’Australie avec 8.12 points, puis la Norvège, la Suède, le Danemark, les Etats-Unis occupant la 16e place, la France le 26e, devant la Grande Bretagne, alors que la Serbie, avec ses 5.86 points, n’occupe que la 54e place. Pour savoir « où il faut mieux naître en 2013 » les chercheurs ont pris en compte 11 indices ayant une importance statistique. Certains sont invariables (l’indice géographique, par exemple), d’autres variables (démographiques, sociaux et sociétaux). Le reste dépend de la politique et de l’état de l’économie mondiale. Aussi, le résultat final prend en compte le degré de satisfaction subjective de vie. Un sondage intitulé « Etes-vous heureux et à quel point? » a montré que l’indice de richesse est décisif. Puis, selon l’ordre d’importance décroissant, la place est faite aux indices de stabilité et de sécurité, au niveau de protection sociale et de santé etc.

Pour rendre ce choix de la terre promise encore plus complexe, the Economist rajoute deux facteurs supplémentaires : le facteur bâillement (yawn index) selon lequel un pays, quand bien même doté de nombreuses vertus, peut effectivement être irrévocablement ennuyeux, et le facteur philistin (philistine factor), c’est-à-dire l’indice de la pauvreté culturelle. Dans les deux cas, la Suisse est très mal cotée. Qu’elle soit étonnante ou non, la conclusion est évidente : plus c’est ennuyeux, mieux c’est.

 

Mais que voulait donc dire Zoran Djindjic en parlant d’un Etat ennuyeux ? Il visait par cela ce qu’il y a du mieux : la démocratie, un standard de vie élevé et le bon fonctionnement d’une société. Les Serbes, ayant encore à reconquérir la démocratie, ont une vision plutôt comique de ce facteur bâillement : « Qu’ont-ils encore à râler !? Moi aussi, j’aimerais bien m’ennuyer, aller faire des courses, acheter du lait et du pain et ne pas calculer s’il me reste assez pour la bière. » Sans parler de toutes ces guerres, ces persécutions, ces affrontements avec la police, et ces autres circonstances intéressantes en Serbie. Mais attention : la pauvreté et les circonstances tragiques ne vous font pas monter sur l’échelle de l’ennui. Ce sont, bien au contraire, vos capacités à les affronter et à les vaincre : la conscience critique, les discussions publiques, l’art et la culture engagés, l’aptitude de la nation entière à se mobiliser pour construire de meilleures conditions d’existence.

 

C’est pourquoi, lorsque l’envie de changement, de discussion, de subversion tarit, que la créativité s’éteint, l’indice d’ennui passe au rouge. Dans les pays développés l’ennui n’est plus un simple effet. Ces pays sont véritablement devenus ennuyeux. Ils s’en tirent grâce à la première place qu’elles occupent dans les listes d’indices que l’on publie de temps en temps.

16/02/2013

Croisements d'images

Ce matin, Skype m’a permis d’échanger des panoramas avec mes parents : je leur ai montré le mien, le quai du lac, couvert de neige, à quoi ils ont répondu par l’image de leur boulevard enneigé. Grâce à nos caméras, nous pouvions voir deux paysages idylliques d’hiver, différents, lointains: mes parents contemplaient le lac bleu marine et les Alpes couvertes de neige immaculée s’y reflétant, alors que moi, je regardais le grand boulevard de la ville, encombré par la neige, qui seule est capable de le ralentir et le rendre silencieux.

“ Ô, que c’est beau, chez vous”, avons-nous soupiré, et eux, et moi. 

Comme dans une pièce de théâtre parfaitement agencée, où les rapports, les règles et les caractères, une fois projetés dans des conditions extrêmes deviennent plus clairs, plus saillants au public. C’est ainsi que nos deux panoramas, se croisant à travers Skype, profondément différents, sont devenus si contrastés qu’ils touchaient à l’opposition totale. Sous l’épaisseur de la neige, le lac féerique, désert et tranquille devenait encore plus calme, plus désert, plus irréel, envoûtant dans cette paix tout ce qui l’entourait. Tandis que le boulevard couvert de la neige, silencieux, ralenti, n’avait pour effet que de confirmer son caractère bruyant, dynamique et pollué.

A chacun de nous de choisir ce qui est beau... nous avons tous le droit à une image, à une représentation ou à un rêve du beau, ou comme le dit à juste titre un célèbre rockeur de Zagreb: « Chacun se bat pour ce qui lui manque… »

En pleine comparaison d'images et de représentations, de paysages, de beauté, du bonheur ou de je ne sais quoi, je suis tombée sur toute une série de photos publiées sur www.24heures.ch. Et une fois encore, c’était la neige et les conditions extrêmes, et la Serbie. 

Srpsko groblje.jpg

 

Et quelques photos plus loin, ce même site nous offre d’autres photos de neige et de conditions extrêmes, provenant de la Suisse. 

St. Moritz.jpg

24heures n’avait certainement pas l’intention de croiser ou de comparer ces deux photos. Pour moi par contre, c'est indispensable. Car toutes seules, prises en elles-mêmes, elles n’ont aucune signification. Reportage trivial, voyeurisme, mauvais goût même. Ce n’est qu’en mettant l’une contre l’autre, en face de ce qui représente leur antipode, qu’elles commencent à avoir une raison d’être, un contexte, une signification, qu’elles deviennent le point de départ d’un échange, d’un dialogue… chacune se reflétant dans l’autre. Comme dans une Télé-Réalité à laquelle nous pouvons tous prendre part:

 « Il n’y a pas si longtemps, deux images, deux préjugés se rencontrèrent, dans un lieu singulier… »

Il ne nous reste plus qu'à élucider une chose: les deux images que nous venons d’esquisser plus haut, celle du lac et celle du boulevard, ainsi que ces deux dernières, d’un homme qui vit dans cimetière serbe et d’une party-girl dans les Alpes, ont toutes pour cadre un seul et même décor: la neige, la Serbie, la Suisse. L’unique différence repose sur leur croisement. Les paysages échangés par Skype ne concernent que mes propres goûts, mes émotions, mes penchants, mes ambitions.

Dès lors que ces croisements ont lieu sur 24heures, ils nous concernent nous tous. Nous les « chanceux » à 2'000 mètres d’altitude, et nous les « miséreux », à deux mètres sous terre. Et vous, vous êtes de quel côté?

 

20/01/2013

Ils m'ont gardée pour respecter les quotas

 

Je ne peux pas vous décrire à quel point je suis flattée d'avoir échappé à l'élimination lors de la révision de la plateforme des blogs 24Heures. Peu sûre de moi-même, j’étais persuadée qu’à la moindre révision, je ferais partie des premiers éliminés, moi et mes blogs balkaniques. Trop paresseuse pour mettre régulièrement mon site à jour (syndrome typiquement balkanique!) – mon limogeage me semblait certain. Sans aucun doute, c'eût été juste. Comment pouvais-je prétendre, moi, une fille des Balkans, me mesurer aux grands lions des blogueurs.

Et pourtant, surprise: ils ont gardé mon blog «en raison de l’intérêt de leurs contributions, de leur engagement, de leur audience, mais aussi avec le souci d’offrir un reflet de la diversité politique, culturelle et sociale du public vaudois.»

- Hé hé, ils m’ont gardée pour respecter les quotas! – ai-je toute de suite pensé.

Au temps de la Yougoslavie communiste chaque succès, chaque avancement de carrière, chaque reconnaisance ou récompense étaient décidés «par quota»: un quota du parti, un quota militaire, un quota national, que sais-je. Mais je m’en souviens bien. Un jour j’ai participé a une compétition régionale de récitation et je n’étais pas mauvaise. On espérait que j’allais gagner un des prix. Pourtant, à la surprise de tous, une mignonne petite blonde a remporté le prix et pourtant, personne ne se souvenait de sa récitation parce qu’elle était trop silencieuse, timide et peu persuasive. Mon enseignant, évidemment déçu, même fâché par la décision du jury, avait alors essayé de m’expliquer ce qui s’était passé:

- Elle a gagné le prix pour respecter le quota national. Cette année c’est le tour aux Hongrois de gagner.

Mon enseignant n’a pas réussi à me consoler, et encore moins à me mettre ma colère. Il a juste réussi à m'embrouiller au point que, pendant des jours, je posais des questions à mes parents sur les divers quotas, sur la justice, sur la fraternité et l’unité, sur l’égalité et le reste du communisme de Tito. Ainsi, dans l’ex-Yougoslavie multiethnique, il y avait beaucoup de minorités soi-disant nationales. En respect des principes de justice nationale, les minorités devaient être respectées, reconnues et promues. La libre concurrence était quelquefois arrangée pour être encore plus libre et pour représenter les libertés et les droits des minorités. Comme dans le cas de la petite Hongroise à la compétition de récitation. Ce qu’on désignait autrefois en ex-Yougoslavie par «quota», aujourd’hui on l'appelle politiquement correct. Et beaucoup de cyniques, même mon enseignant, s’en moquent. Moi non. J'ai été élevée, dès mes journées de récitations, dans l’esprit de responsabilité et de justice pour les faibles même si c’est pour respecter les «quotas» communistes. Cependant, quand ce système s’est effondré et quand est venu le temps d’expulser, de tuer et d'anéantir les minorités de tous bords, tous ces cyniques ont accueilli leur revanche avec joie. Imaginez ma confusion face à cette nouvelle mode d’exiler et de tuer ceux qu’on avait protégés et appréciés par habitude jusqu’à ce moment-là. Alors je me suis révoltée et je n’ai pas accepté cette revanche. Et pour toujours je me suis mise du côté des minorités nationales, politiques, religieuses, raciales, culturelles, en un mot du côté de tous les faibles. Dans mon pays, j’ai longtemps fait partie de la minorité politique. Je ne vais pas vous apprendre que, sous la dictature, aucune minorité n'est à l'abri, surtout la minorité politique. Et en Suisse, dans ce nouveau monde politiquement correct et très littéralement noir et blanc, je suis devenue minorité nationale, minorité par origine – la fille des Balkan.

J’espère que vous pouvez comprendre maintenant pourquoi il est tellement important pour moi que les gens de 24 heures aient conservé mon blog, d’autant plus si cette décision a été prise «par quota». Ce «quota» m’a d’abord fait rire, mais m'a aussi convaincu que je dois être fière de mon origine minoritaire, ce que je suis certaine d'être ici désormais. Et que toujours quelqu’un, parmi les responsables, me protègera quand auront commencé les bagarres des grands, même parmi les blogueurs.

Et si je profite aujourd’hui des décisions prises «par quota», que ce soit aussi ma petite revanche sur ma concurrente hongroise de récitation.