18/09/2012

Entre censure et péché

Comme toujours, en quittant ma patrie d'avant à la fin des vacances pour revenir vers ma nouvelle patrie suisse, j'ai le cafard à double sens. Ca ne concerne pas les les gens que j'aime ici et là-bas. C'est, je crois, quelque chose de plus profond en moi qui trouve sa source dans la nostalgie. Mais je ne sais toujours pas si j'ai le cafard de là-bas, ou le cafard d'ici. Je vais essayer de partager ce trouble avec vous.

 

J'ai lu quelque part ce commentaire sur la situation politique en Tunisie: avant, sous la dictature, tout était interdit; aujourd'hui, tout est péché. J'ignore quelle forme de prohibition vous préférez, mais j'ai ma propre version de cette expérience. Et je l'applique à ma propre situation helvéto-serbe.

 

Je ne sais pas si j'ai eu de la chance d'avoir une enfance heureuse dans la Yougoslavie de Tito, mon adolescence pendant les dernières guerres de Balkans, et mon jeune âge adulte pendant les premiers jours de la démocratie serbe. Ou si j'aurais été plus heureuse ici, en Suisse, avec toutes ces possibilités et ce niveau de vie extraordinaire pour élever mon enfant. J'ai connu quatre régimes politiques: le communisme en Yougoslavie, le nationalisme et la dictature de guerre dans la Yougoslavie finissante et la Serbie de Milosevic, l'émergence de la démocratie – qu'on appelle la Transition – en Serbie, sous le gouvernement de Zoran Djindjic, et finalement la démocratie directe en Suisse. Et oui, tout était interdit sous ces dictatures, tout était incertain dans la Serbie de Djindjic. Et dans la démocratie suisse, tout est tabou. Entre tous ces extrêmes, où la liberté a-t-elle le plus de chances de survie? Quand je dis liberté, je ne parle pas du droit de gagner sa vie et d'aller en vacances. Je parle de la liberté d'expression, l'opinion critique, le droit d'être différent, de penser différemment, et le droit d'être respecté pour cela.

 

Sous Tito, la critique n'était pas du tout appréciée. Pourtant il n'existait aucune forme de censure officielle. En fait, il était plus péché qu'interdit de franchir les lignes du systèmes. Lorsqu'on jouait au plus malin, on se faisait exclure de la vie publique: c'était la punition. C'est comme cela que s'est constituée l'élite intellectuelle alternative en Yougoslavie communiste – une couche fragile et infime d'intellectuels, d'artistes, d'étudiants qui défendaient des idées et des tendances contraires au système d'acier de Tito. Cette nécessité d'exprimer des alternatives a donné naissance à des phénomènes tels que Marina Abramovic, Slavoj Zizek, Dubravka Ugresic, Emir Kusturica, Biljana Srbljanovic, pour ne mentionner que ceux que vous pouvez connaître. Cette tendance s'est prolongée durant les guerres et les crises partout à travers l'Ex-Grand Pays. Les intellectuels, durant la guerre, rencontraient d'énormes problèmes: beaucoup d'entre eux acceptaient et défendaient la version officielle (Kusturica, la fameuse chanteuse Ceca), beaucoup s'enfuyaient dans l'escapisme (inutile de les citer), et certains persistaient à se battre pour demeurer et former durablement une alternative au pouvoir de Milosevic (Zoran Djindjic, Veran Matic, Biljana Srbljanovic, Borka Pavicevic, etc, etc). Inutile de vous convaincre de l'incroyable intensité des débats et des discussions publiques sur les valeurs sociales, les identités culturelle et nationale, la guerre, la démocratie, à un niveau individuel autant que collectif. Ce mouvement intellectuel alternatif est ainsi devenu un mouvement politique qui a bouleversé le pays et apporté la première démocratie en Serbie. Ce n'est qu'à ce moment que les questions se sont finalement ouvertes et que l'opinion critique a jailli de chaque bouche à travers le pays.

 

Aujourd'hui, l'enthousiasme a disparu mais il reste des défis énormes à affronter: l'Europe, la Russie de Poutine, l'indépendance du Kosovo, la privatisation, la corruption, etc, etc, et plein de nouvelles valeurs à discuter. Il n'y a plus d'ennemis d'état, mais le pouvoir change très facilement de mains. En dépit de tout cela, les Serbes continuent de construire et d'espérer un monde meilleur.

 

Maintenant vous pouvez peut-être comprendre ma nostalgie pour l'Ex-Grand Pays où je suis née, cette foutue petite Serbie que j'ai laissée derrière moi. Et avec elle, toutes ces formes d'obligations qui constituent une pensée critique et alternative, une remise en question et une libre expression des différences, toutes ces voies intellectuelles qui mènent à un monde meilleur pour tous.

 

Et pourtant, ne suis-je pas ici au paradis sur terre? Ici, dans ce système de démocratie directe, de niveaux de vie élevés, de droits humains respectés, de conscience écologique, etc? Qu'y changerait-on? Vraiment, c'est un privilège de faire partie de ce peuple de VIP. Bien sûr, l'opinion critique est un péché dans ce paradis. Ou une décoration. On tolère quelques changements cosmétiques, juste pour les exhiber alentour. C'est pour cela que j'ai toujours cette boule dans l'estomac. A cause de l'absence de toute possibilité, dans ce pays magnifique, de rappeler qu'il existe des valeurs plus permanentes sans lesquelles la vie n'a aucun sens. Il faut continuer de rêver d'autres rêves.