12/10/2011

Le droit, la conscience ou la pute

Après six ans de mariage avec un citoyen Suisse, j'ai rempli le formulaire, patienté pendant deux ans de procédure administrative, payé les émoluments de rigueur et reçu un passeport biométrique rouge. Et pour faire taire immédiatement les bouches malveillantes, je n'ai pas l'intention de divorcer. Voilà, maintenant je peux me faire la paire à Londres sans visa. Du même coup j'ai gagné le droit de voter et d'être élue comme un véritable citoyen de première classe.

Et pour la première fois, je vais faire usage de mon droit de vote lors – trompettes d'annonce – des prochaines élections fédérales. Elire le Parlement est la plus grande bataille politique à laquelle j'ai l'honneur d'apporter ma contribution ces temps-ci. Et même si la politique est une putain, je serai heureuse de perdre ma virginité politique locale pour des élections au plus haut niveau.

Il faut dire que, encore enfant, j'ai appris ma leçon sur la conscience politique et la responsabilité sociale, bien avant d'avoir le droit de vote. J'ai perdu toute
innocence politique lors des premières élections multipartites en Serbie, dans les années 90. En plus, je ne me souviens même pas pour quel parti d'opposition j'ai voté parce qu'à cette époque, l'important n'était pas tant de voter POUR, mais CONTRE l'odeur de poudre qui suintait du du pouvoir de Milošević. Même à ce moment, nous, ma génération, savions que chaque vote vaut une vie. C'est ainsi que toute la société a commencé à se cliver profondément entre ceux qui sont CONTRE et ceux qui sont POUR. Entre Nous et Eux, les mondialistes et les nationalistes, les jeunes et les vieux, et les progressistes et les conservateurs, les citadins et les ruraux, les cultivés et les primitifs... la Vie et La Mort. A l'issue de ces élections cruciales, l'option guerrière et dictatoriale a revendiqué la victoire officielle, et nous, les mondialistes, les jeunes, les progressistes, ceux des villes, qui sont censés représenter l'avenir du pays, chacun et chacune d'entre nous s'est fait traiter de traître et de mercenaire de l'Etranger. On ne peut pas imaginer le niveau de déception, de colère, de désespoir et d'impuissance auquel nous avons été confrontés. Nos plus grands ennemis pendant la guerre, ce n'étaient pas les Croates ou les Musulmans ou les Albanais ou les bombardiers de l'OTAN, c'était ceux qui avaient voté pour et ceux qui n'avaient pas voté du tout. Pour moi, les coupables, ce sont eux. Vous voyez, je deviens assez passionnée lorsqu'on mentionne la politique locale de cette époque, les élections et les campagnes électorales. Et bien plus tard, pendant la guerre et après la guerre, pendant et après Milošević, les campagnes électorales provoquent encore et toujours cette même fièvre qui agite le pays tout entier.

Et alors, maintenant, ici, dans cette Suisse démocratique? Les élections se suivent et se ressemblent, sans corruption du système, sans humeurs atrabilaires, sans hurlements, sans même un froncement de sourcils. Ici, tout glisse en quelque sorte, silencieusement, agréablement, ceux qui votent, votent, et ceux qui gagnent, gagnent. De toute façon tout ici est toujours bon. Ici, où la démocratie ne se conquiert pas, où elle est sous-entendue, ici où le système n'est pas un baril de poudre mais une construction en acier. Je me demande, alors, pourquoi les Suisses votent-ils? Et comment se définissent les catégories de responsabilité sociale?

Personnellement, il me suffit de voir une affiche ouvertement haineuse pour que me saisisse ma fièvre électorale. Et je commence déjà à diviser l'électorat entre nous et eux, avec, ou sans risque de guerre.

21:11 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (10)

11/10/2011

Les conserves et la révolution

Vous, les femmes au foyer, avez-vous déjà préparé des conserves? Moi, ça fait des années que je n'en ai pas préparé. Je suis coincée quelque part entre mes devoirs ménagers héréditaires et ceux de mon hôte local auquel je tente de m'adapter.

Ma conception de la préparation de conserves pour l'hiver date de la préhistoire des supermarchés, où s'étalent désormais les fruits et légumes frais toute l'année durant. Des fraises pour Nouvel-An, c'était comme un rêve, comme une photo de la villa Carrington dans Dynasty. Afin de s'assurer un apport abondant de vitamines pendant l'hiver, ma mère, ma grand-mère et mes voisines en devenaient un peu agressives dans leur instinct de nutrition familale, poussant l'exercice vers une exagération comique. La maison était un véritable entrepôt pour boîtes et pots de poivrons, concombres, prunes, chou-fleur, chou, et bien d'autres choses. Alors tout un quartier, tous les Balkans commençaient à sentir le vinaigre, la confiture fraîche et les poivrons

Mais ce n'est plus le cas. La mode des supermarchés a débarqué, avec ses fruits et légumes frais, un peu verdâtres et plutôt insipides, qu'on trouve toute l'année. On y trouve même les fraises géantes de Dynasty!

Mais avec cette histoire des conserves, c'est aussi l'esprit révolutionnaire qui s'est réveillé en moi. Il y a exactement 11 ans, le 5 octobre 2000, dans l'odeur de poivrons grillés et de charbon, l'esprit de la révolution avait surgi à travers Belgrade, annonçant la chute de Slobodan Milosevic. Tout en préparant leurs conserves, les ménagères suivaient de près les nouvelles pour savoir si leurs votes seraient comptabilisés. Enfin, après dix années de souffrance sous un régime de mauvais garçons, elles avaient réalisé qu'il fallait laisser tomber les poivrons et aller voter. Chaque vote était devenu aussi important que toute une vie. Le 5 octobre s'est alors transformé en un symbole de révolution pacifique, de début de la démocratie, de grandes espérances...

Ici, dans ma nouvelle patrie, la situation est assez différente. Pareil pour les conserves et la révolution. Je suis décontenancée par ces gourmets pour lesquels les concombres et les compotes sont vendus comme des délicatesses dans les épiceries bio. J'ai remarqué qu'il est même très chic pour des invités d'apporter un pot de confiture ou de sirop fait maison. Eh bien, j'aime cette idée. De mes recettes balkaniques pour la préparation des conserves en passant par les fraises en hiver, la question est de savoir quand je pourrai enfin devenir une authentique ménagère vaudoise. Pour une ménagère, voilà le moyen idéal – voire révolutionnaire – de s'améliorer.

Alors, mes chères, qu'est-ce qu'ils vous inspirent, ces visages placardés sur les affiches de la campagne électorale? Je sais que la révolution, ici, c'est comme un gros mot et ça ne se produit pas. Par chance ou par héritage, vous n'en avez pas besoin. Mais ne vous laissez pas absorber par vos propres conserves et ne laissez pas les mauvais garçons dominer ce beau pays.

19:23 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)