12/03/2014

Ma politique d'élection

Je l’avoue, la scène politique suisse a finalement gagné ma sympathie. D’un côté, il y a ceux qui se mordent les doigts parce qu’ils ont séché le vote du 9 février et se sont fait battre par les xénophobes. De l’autre, il y a ceux qui baissent la tête parce qu'ils ont participé à ce cirque qu'est la démocratie directe et qu'ils sont tombés dans le piège tendu par l’UDC. Alors, qu’est-ce qui vous fait plus rougir: les réprimandes que l'Europe pourrie vous adresse, à vous, les premiers de la classe? Ou plutôt le sentiment de partager la responsabilité de cet imbroglio helvétique? Comme c’est embarrassant, d’être ainsi traîné dans la boue avec les Russes, les Serbes et le reste de la racaille non-européenne.

 

En Serbie, nous avons déjà pas mal souffert de ces maladies infantiles telles que lois électorales ou devoirs et libertés civiques. Quoique nous n’en ayons pas complètement récupérés. Citons quelques exemples parmi les plus brillants : le boycott des pièges référendaires au service de la propagande, la confrontation avec la police dans les rues pour faire accepter la défaite du régime au scrutin, la désobéissance civile, le renversement du dictateur, la campagne «chaque vote compte», puis les campagnes «votez blanc» ou «votez contre». Nous reniflons, dégustons, dévorons, puis vomissons cette démocratie dont nous sommes affamés depuis des générations. On en profite pour boucher les trous, on tire des leçons de nos propres fautes, on retente, on se fait tirer les oreilles, mais comme on a faim nos ventres gargouillent et nous obligent à faire des compromis, et à la fin on n’en a plus rien à foutre, de ces élections... comme vous ici, d’ailleurs, à ceci près que vous êtes beaux, heureux et riches, pourquoi donc changer quoi que ce soit. Nous, par contre, on s’en fout parce qu’on est déçu: par les effets des changements démocratiques, par les procédures électorales, par l’offre politique chez nous ainsi qu’à l’étranger...

 

La Serbie se trouve une nouvelle fois face à des élections législatives extraordinaires. Les partis au pouvoir veulent en profiter pour consolider leur position. La foule, on le sait, vote pour le pouvoir. Certains décideront de voter une nouvelle fois Contre, contre le parti au pouvoir, et contre le nouveau boss de la politique serbe, Aleksandar Vucic. Comme l’opposition est compromise, divisée et peu convaincante, ils voteront pour les moins pires. Et certains, et je pense qu'ils seront nombreux, s'abstiendront pour la première fois. Parce que plus personne ne mérite leur vote. Parce qu'ils refusent de se compromettre dans une élection dont le seul but consiste à remplacer le Premier ministre par son premier adjoint. Qu'on y participe ou pas, le résultat de cette élection est de toute façon connu d'avance. De la même façon qu'il est connu que tout raffermissement d'une position politique autoritaire est dangereux et mal avisé. L’histoire de cette contrée qui est également la mienne nous a bien enseigné ce que l’exercice d’un pouvoir ostentatoire est capable de produire : une autorité boursouflée qui justifie l’emploi de la violence et des menaces contre ses adversaires politiques. Cela n’a jamais abouti à un consensus politique, prélude de toute résolution constructive des problèmes de la société.

 

Et pendant qu’en Crimée s’organise un de ces référendums bidons et que ses habitants votent le rattachement à la mère Russie, le 16 mars la Serbie élira son nouveau pouvoir, tout en gardant le même. Les deux issues, celle du référendum de Crimée et celle des législatives serbes, sont connues d’avance. C’est la suite qui nous préoccupe. Espérons qu’il n’y ait pas de guerre, comme le chantait un de mes concitoyens, chanteur de country. Il ne faut jamais la perdre de vue, cette guerre, qui ne cesse de se reproduire, de menacer, de foudroyer, de planer au-dessus de ma contrée, de même qu’il ne faut pas oublier non plus de quel côté on se range. Des législatives en Serbie au choix de sa capitale sur le plan politique mondial. Pour s’intégrer dans le monde, il est indispensable de prendre une position, de l’exposer librement, de lutter pour elle et en faveur de la société et du milieu que nous habitons.

 

Lorsque je me balade au bord de ce beau lac, de ses côtes propres et ordonnées, au pied des Alpes, dans ce pays heureux, j’avoue que je me sens tout à fait isolée et autosatisfaite. Ce panorama idyllique semble préservé de tout tremblement venant de l’au-delà politique mondial. A moins que celui-ci ne soit provoqué par nous-mêmes, comme le 9 février dernier, me rendant d’avantage consciente de notre isolement et de notre autosatisfaction. J’ai peur de devenir moi-même sourde aux impulsions qui nous viennent de ce vaste monde. Du monde réel.

 

Longtemps j’ai cru qu'il importait peu où l’on habite, à condition d’avoir un esprit cosmopolite. Cela nous permet de vivre en exilé n’importe où et de conserver un point de vue global. A l’image de la philosophe Agnès Heller, qui vit à Melbourne dans sa maison avec pelouse. Mon modèle politique, Zoran Djindjic*, me démontre pourtant que ce n’est là qu’une excuse pour ma situation actuelle : «Il te sert à quoi, ton point de vue cosmopolite, dans ton coin perdu, si ce n’est à te torturer toi-même?». Ces jours, c’est cette conversation imaginée avec le premier ministre qui me hante pendant mes balades le long du lac, alors que je pense aux élections de ce printemps, et à toutes les autres. A mes propres élections.

 

Et comme je vous le laisse supposer, ce printemps, je voterai clairement et ouvertement Zoran Djindjic. Qui ne figure sur aucune liste depuis une décennie déjà, mais qui s’est stabilisé sur la liste de mes propres valeurs et de mes choix de vie.


* Zoran Djindjic, leader de l’opposition serbe à l’époque de Milosevic, fut le premier chef démocrate du gouvernement serbe. Il a été assassiné à Belgrade le 12 mars 2003. Quoique ses assassins ont été condamnés et emprisonnés, le fond politique de l’assassinat n’a jamais été éclairci.