29/12/2013

C'est moi qui décide!

Depuis la rentrée des classes, dès ses premiers pas à l’école, mon fils sort de temps en temps une phrase qui me casse les oreilles : « C’est moi qui décide ! » Pour lui ce n’est qu’un jeu, certes, un jeu de rôles où il joue à la maîtresse pour ses peluche en les alignant devant lui, comme il le fait avec le reste de la maison d’ailleurs :

« Tu dois respecter les règles de l’école ! », « Tu seras puni si tu n’écoutes pas ! », « C’est moi qui décide ! »

Dieu du ciel, mon enfant, qui donc t’a appris ça ? Moi qui ai grandi en Yougoslavie sous le communisme, j'ai fui tout cela pour ce havre de démocratie, afin d'y protéger mes futurs enfants des casernes, des uniformes et de la dictature ; pour leur permettre de grandir en toute liberté, sans le moindre des soucis, comme dans la chanson que je chantais lorsque j’étais haute comme trois pommes : libre comme les papillons dans le jardin.

« Allez, fiche lui la paix ! Arrête de le fatiguer avec ta nostalgie et tes traumatismes yougoslaves », me dit mon mari, suisse, pour me calmer.

Cependant il a suffi d’un après-midi de jeux avec son camarade Ivan, le lendemain, pour prouver que j’avais eu du flair, et que son jeu tout bête et tout naïf recelait bien des ferments de véritable dictature.

Les voyant empourprés et hors d’haleine après des heures passées à sauter d’un fauteuil à l’autre, en cape et l’épée à la main, je les ai invités à faire un break :

« Eh, les pirates, vous avez soif ? Sirop ou jus de pomme ? »

Proposition acceptée avec enthousiasme, si ce n’est pour la réponse d’Ivan, qui m’a frappée :

« C’est vous qui décidez ! »

J’avais le sentiment qu’il y avait de l'insolence dans sa réponse, comme s'il entendait par là que les enfants n’ont qu’à boire ce qu’on leur donne à boire, car qui aurait l'idée de demander aux enfants de décider eux-mêmes de quoi que ce soit. J’étais bouche bée, prête à courir illico à l’école pour retirer leur fiche d’inscription. C’est mon fils qui sauva la situation, sachant toujours, par hasard ou exprès, ce qu’il veut : «Du sirop rouge, maman, il adore ça Ivan !»

Je ne comprends pas du tout votre système de valeurs, ici, en Suisse. Le mien est fondé sur la liberté : celle de l’opinion, de l’expression, des choix… Liberté inconditionnelle et absolue. Et ce qui constitue sa condition sine qua non et son garant au sein d’une communauté sociale (famille, institution, Etat) c’est la démocratie. Démocratie inconditionnelle et absolue. A quel titre donc devrais-je accepter qu’un enfant de six ans ne sache pas et ne puisse choisir s’il préfère le jus de pomme ou le sirop ? Devrais-je en décider à sa place ? La réponse « ça m’est égal » n’est pas non plus acceptable. Et que quelqu’un décide à la place d’un autre, serait-ce un enfant de six ans, cela est inadmissible.

J’ai passé toute mon enfance dans la Yougoslavie communiste où toutes les institutions fonctionnaient selon le principe de l’autorité inviolable, des règles, de la discipline et de la rigueur. En un seul mot, comme vous le savez, on vivait en pleine dictature. Cependant, une oasis de liberté existait quand même, c’était la famille. Je me rappelle ces conversations interminables, après le déjeuner familial du dimanche, sur des thèmes très divers, mon frère aîné de 12 ans et moi, petite fille gâtée de 7 ans. On discutait, on essayait de convaincre nos parents ou notre grand-mère, on argumentait, on défendait nos petits points de vue sur tout : où aller à la mer, si mon frère a été puni à juste titre à l’école, ce qui fait bonheur, ce qu’est le succès, si c’est aberrant de ma part de demander les chaussures les plus chères que j’avais vues dans une vitrine… C’était surtout les arguments qui gagnaient, à condition qu'on sache bien défendre sa position, même si parfois on se faisait humilier… Parfois on n’avait qu’à voter pour trancher. Heureusement, avec la grand-mère, on était impair, on arrivait donc à s’en sortir. Je dois avouer qu’il y avait aussi des ruses qui comprenaient des petits chocolats et du coca lorsqu’il fallait appuyer mon frère dans sa requête. C’est ainsi que j'ai découvert un des pièges principaux de la démocratie : la corruption. Mais ça n’a jamais entraîné aucune interdiction ni punition. Une seule règle régnait : arriver à un accord commun basé sur le plus fort des arguments. Ou sur le vote.

Certes, mon père était communiste, officier de l’armée, favorable à la discipline et aux ordres, aux punitions aussi… voire même à la dictature. Cependant, entre les quatre murs de la maison, des règles différentes étaient en vigueur. Celles de l’accord commun, de la logique et de l’amour. Comme on n’avait pas le droit de fêter Noël, étant donné la place de mon père au sein du parti, je crois que c’est pour cette même raison qu’on n’avait pas entendu parler de la démocratie. On n’avait même pas le droit de prononcer ce mot-là chez nous.

Je me rappelle combien j'ai été surprise d’entendre dire à ma camarade d’école Ivana, dont le père n’était pas communiste : « Chez nous on décide de tout par la démocratie. Et c’est nous, les femmes, qui remportons toujours sur notre pauvre papa ! »

Démocratique ? Démocratie ? A l’époque j’avais, il me semble, neuf ans. A peine rentrée à la maison, j’ai convoqué la séance plénière en exigeant qu’on m’explique ces termes : et chez nous, est-ce qu’on décide par voies démocratiques ? Qu’est-ce que la démocratie ?

Lorsque j’ai grandi un peu, on avait encore l’habitude de discuter le dimanche, après le déjeuner, de nos premières sorties, des fêtes qu’on fréquentait jusqu’aux petites heures du matin. Sauf qu’à cette époque d’autres inquiétudes hantaient nos esprits, comme par exemple les différences entre les nationalités, le droit et l’obligation de voter, l’obligation de répondre à la mobilisation générale, le changement du système politique, la révolution…

Ces jours-ci, évoquant mes souvenirs d’enfance en dictature et dans une famille démocratique, je tombe sur un titre paru dans un journal serbe : « La démocratie s’apprend à la maison », interview de Dusan Kovacevic, célèbre auteur de théâtre, le plus grand critique et satiriste de la société balkanique et de sa mentalité. Des générations entières grandissent depuis des décennies en répétant les répliques de ses textes (c’est une espèce de Michel Audiard des Balkans). Voici un extrait de sa dernière interview : « La démocratie s’apprend chez soi, dès le plus jeune âge. C’est une culture de vie, ce n’est pas uniquement une manière de gouverner, l’enjeu est beaucoup plus vaste, c’est l’intelligence, l’éducation, la formation… »

Depuis quelques jours j’ai un doute qui me tourmente : est-ce qu’il peut y avoir de la dictature au sein même d’un pays démocratique, à la maison, à l’école ou dans le système éducatif ? Ne serait-ce pas là, en réalité, l’ingrédient magique de la recette suisse du succès et du bonheur ? Est-ce que l’efficacité a pris la place de la liberté sur l’échelle des valeurs universelles ?

Hier encore j’ai pu voir les effets de cette efficacité. Les enfants du jardin d’enfants voisin étaient en promenade sur le quai. Le brouhaha des enfants remplissant l’idylle matinale fut vite coupé par l’exclamation autoritaire de l’éducatrice : « Non, Lora, non. C’est moi qui décide ! Tu dois respecter les règles de la garderie ! » C’était une très jeune éducatrice, mince, mignonne. J’avais le sentiment que sa voix et ses paroles à peine prononcées étaient le résultat d’un mauvais doublage. La petite Lora a deux ans – deux ans et demi, elle a à peine appris à marcher, elle trébuche encore, mais déjà elle apprend ce qu'est la dictature. Dès sa prime jeunesse. Tout le contraire de moi, donc. Il n’y avait personne pour m’en empêcher : j’ai appelé l’école de mon fils et fixé un rendez-vous avec la directrice.

Commentaires

Chère Balkangirl,Quel plaisir de vous lire avec votre enthousiasme légitime pour la démocratie. Comme j'ai grandi dans un état démocratique, j'oublie parfois ce privilège, et même je relativise un peu sa valeur. Je pense que c'est seulement la moins mauvaise solution pour une communauté, mais ce n'est pas un Bien avec majuscule. Et la démocratie est un acquis pour lequel il faut une certaine maturité. Les jeunes enfants devront l'apprendre peu à peu, mais pour eux l'Autorité d'un adulte donne aussi une sécurité. Quand un éducateur dit: c'est moi qui décide, il montre son manque d'autorité, mais pour un groupe de jeunes enfants, je crois quand même que c'est le responsable qui doit décider. La démocratie s'apprend plus ou moins à partir de 6 ans, et lentement.

Écrit par : Liekje | 04/01/2014

Merci pour votre témoignage qui nous rappelle à la réalité.

La démocratie et son éthique sont un éternel combat.

En ce moment il est en train de se passer quelque chose de très important dans la démocratie helvétique.

"est-ce qu’il peut y avoir de la dictature au sein même d’un pays démocratique ?"

la dictature peut prendre tellement de formes... lorsque l'on ne dit pas la vérité par exemple, n'est-ce pas déjà une prise de pouvoir sur l'autre ? une forme de dictature ?

il faut se battre pour la vérité qui est la première condition pour que vive la démocratie, il n'y a pas de démocratie sans vérité comme le dit adimante.

vous pourrez trouver adimante ici :

http://adimante.blogspot.ch/

http://www.youtube.com/channel/UChxTE4-dI7enZRLtf-SE3FA

Écrit par : Rapport adimante | 11/01/2014

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