20/01/2013

Ils m'ont gardée pour respecter les quotas

 

Je ne peux pas vous décrire à quel point je suis flattée d'avoir échappé à l'élimination lors de la révision de la plateforme des blogs 24Heures. Peu sûre de moi-même, j’étais persuadée qu’à la moindre révision, je ferais partie des premiers éliminés, moi et mes blogs balkaniques. Trop paresseuse pour mettre régulièrement mon site à jour (syndrome typiquement balkanique!) – mon limogeage me semblait certain. Sans aucun doute, c'eût été juste. Comment pouvais-je prétendre, moi, une fille des Balkans, me mesurer aux grands lions des blogueurs.

Et pourtant, surprise: ils ont gardé mon blog «en raison de l’intérêt de leurs contributions, de leur engagement, de leur audience, mais aussi avec le souci d’offrir un reflet de la diversité politique, culturelle et sociale du public vaudois.»

- Hé hé, ils m’ont gardée pour respecter les quotas! – ai-je toute de suite pensé.

Au temps de la Yougoslavie communiste chaque succès, chaque avancement de carrière, chaque reconnaisance ou récompense étaient décidés «par quota»: un quota du parti, un quota militaire, un quota national, que sais-je. Mais je m’en souviens bien. Un jour j’ai participé a une compétition régionale de récitation et je n’étais pas mauvaise. On espérait que j’allais gagner un des prix. Pourtant, à la surprise de tous, une mignonne petite blonde a remporté le prix et pourtant, personne ne se souvenait de sa récitation parce qu’elle était trop silencieuse, timide et peu persuasive. Mon enseignant, évidemment déçu, même fâché par la décision du jury, avait alors essayé de m’expliquer ce qui s’était passé:

- Elle a gagné le prix pour respecter le quota national. Cette année c’est le tour aux Hongrois de gagner.

Mon enseignant n’a pas réussi à me consoler, et encore moins à me mettre ma colère. Il a juste réussi à m'embrouiller au point que, pendant des jours, je posais des questions à mes parents sur les divers quotas, sur la justice, sur la fraternité et l’unité, sur l’égalité et le reste du communisme de Tito. Ainsi, dans l’ex-Yougoslavie multiethnique, il y avait beaucoup de minorités soi-disant nationales. En respect des principes de justice nationale, les minorités devaient être respectées, reconnues et promues. La libre concurrence était quelquefois arrangée pour être encore plus libre et pour représenter les libertés et les droits des minorités. Comme dans le cas de la petite Hongroise à la compétition de récitation. Ce qu’on désignait autrefois en ex-Yougoslavie par «quota», aujourd’hui on l'appelle politiquement correct. Et beaucoup de cyniques, même mon enseignant, s’en moquent. Moi non. J'ai été élevée, dès mes journées de récitations, dans l’esprit de responsabilité et de justice pour les faibles même si c’est pour respecter les «quotas» communistes. Cependant, quand ce système s’est effondré et quand est venu le temps d’expulser, de tuer et d'anéantir les minorités de tous bords, tous ces cyniques ont accueilli leur revanche avec joie. Imaginez ma confusion face à cette nouvelle mode d’exiler et de tuer ceux qu’on avait protégés et appréciés par habitude jusqu’à ce moment-là. Alors je me suis révoltée et je n’ai pas accepté cette revanche. Et pour toujours je me suis mise du côté des minorités nationales, politiques, religieuses, raciales, culturelles, en un mot du côté de tous les faibles. Dans mon pays, j’ai longtemps fait partie de la minorité politique. Je ne vais pas vous apprendre que, sous la dictature, aucune minorité n'est à l'abri, surtout la minorité politique. Et en Suisse, dans ce nouveau monde politiquement correct et très littéralement noir et blanc, je suis devenue minorité nationale, minorité par origine – la fille des Balkan.

J’espère que vous pouvez comprendre maintenant pourquoi il est tellement important pour moi que les gens de 24 heures aient conservé mon blog, d’autant plus si cette décision a été prise «par quota». Ce «quota» m’a d’abord fait rire, mais m'a aussi convaincu que je dois être fière de mon origine minoritaire, ce que je suis certaine d'être ici désormais. Et que toujours quelqu’un, parmi les responsables, me protègera quand auront commencé les bagarres des grands, même parmi les blogueurs.

Et si je profite aujourd’hui des décisions prises «par quota», que ce soit aussi ma petite revanche sur ma concurrente hongroise de récitation.