12/03/2012

Le mois des occasions manquées

Si vous croyez que le rêve du bonheur, pour nous balkaniques, c'est de nous installer sur les rives alpines du lac Léman et de vivre « sur votre dos », vous vous trompez. Mars est notre mois malchanceux. Et vous devez savoir que la plupart d'entre nous ont atterri ici à cause d'au moins une de ces occasions manquées de notre mois de mars, mais alors une vraie malchance. Et c'est comme ça chaque mois de mars, je fais le compte de toutes nos occasions manquées collectivement. Le monde ne connaît presque rien de cela. Et c'est normal. On ne retient que les victoires. Et nous, ici, dans ce paradis, nous faisons le compte des occasions manquées, des victimes et des crimes.

La première occasion manquée, celle qui a marqué mon existence politique, ma jeunesse et mon destin dans les Balkans, a eu lieu le 9 Mars 1991 à Belgrade. L'opposition au régime déjà bien établi de Milosevic avait organisé une manifestation contre la Radio Télévision de Serbie, et demandait le renvoi des rédacteurs en chef ainsi que de tous les responsables de cette diffusion constante de discours guerriers, remplis de haine, d'abus de parole publique, de mensonges et de calomnies. Bien qu'interdite par le gouvernement, 100'000 citoyens avaient répondu présent à la manifestation contre celle qu'on appelait « TV Bastille ». Dans les affrontements avec la police montée et dans les gaz lacrymogènes, deux hommes avaient perdu la vie, un policier et manifestant. Les autorités avaient alors arrêté un ancien chef de l'opposition, Vuk Draskovic, et envoyé les tanks dans les rues de Belgrade pour réprimer la rébellion qui grondait de plus en plus fort. La réaction agressive des autorités avait provoqué des centaines de milliers de citoyens de Belgrade et de Serbie à descendre dans la rue pour exiger des changements aux plus hauts niveaux du gouvernement. Les manifestations avaient duré plusieurs jours, réunissant des étudiants, des intellectuels et des journalistes indépendants pour créer une prise de conscience en opposition à la version officielle. Fort et prêt à tout, le régime de Milosevic est donc parvenu à éteindre cette éruption de la voix de la raison serbe. Plusieurs mois plus tard la guerre a commencé en Slovénie, puis en Croatie, puis en 1992 en Bosnie. Le 9 mars a constitué la base de l'alternative politique serbe, anti-guerre, anti-Milosevic, qui s'est constamment battue plus d'une décennie durant contre le règne de Milosevic, pour obtenir le droit d'exister. Le droit de voir la meilleure part de la Serbie l'emporter. L'occasion manquée de mettre fin au régime de Milosevic à ses début a bouleversé notre jeunesse.


Après 1991, bien d'autres événements cruciaux ont eu lieu dans cette même veine. Vous vous souvenez peut-être du 24 mars 1999 et de l'intervention de l'OTAN, qui est « l'Ange de la Miséricorde », larguant des bombes sur la Serbie pendant 78 jours et nuits. Mais ça n'était pas si mal. Les bombes avaient attiré l'attention des médias. En Serbie, déjà bien avant les bombardements nous étions complètement détruits économiquement, humainement et moralement et notre « Ange de la Miséricorde » nous a juste remis le nez dans notre propre merde.


Bien plus effrayant que les bombardements de l'OTAN et le plus maudit de tous, il y a eu le 12 mars 2003. En cette belle matinée de printemps un sniper a tiré dans la poitrine du Premier ministre Zoran Djindjic. Le lendemain il neigeait et l'hiver était revenu, littéralement, tragiquement et symboliquement. De cet hiver, autant que je sache, la Serbie n'est plus en état de se sortir. Je ne vais pas vous dire qui était Zoran Djindjic et pourquoi il était si important et qui l'a tué et pourquoi. Allez plutôt lire ceci: www.zorandjindjic.org et http://fr.wikipedia.org/wiki/Zoran_Đinđić

Je veux seulement vous dire que son assassinat a coûté à la Serbie une nouvelle jeunesse perdue. La réforme sociale qu'il a entamée, les valeurs qu'il a préconisées, l'énergie et l'enthousiasme qui lui ont permis d'initier les changements ont finalement ouvert la porte à tous les espoirs pour la Serbie. Son assassinat signifiait une nouvelle fermeture. Et c'est durant ce mois de mars fatal que j'ai pris la décision de quitter cette Serbie sans espoir. Je suis venue ici, où toutes les possibilités ont déjà été exploitées. Ou du moins c'est ainsi que je le ressens.

Mais je dois reconnaître que ce mois de mars semble prometteur. Il a bien commencé. Le 1er mars la Serbie a obtenu le statut de candidat officiel à l'adhésion à l'UE. Il y a toutes les chances pour que le printemps revienne enfin.

01:01 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Balkangirl@ Quelle chance de pouvoir commencer cette semaine de mars en vous lisant! Non seulement j'ai appris plein de trucs que ne m'avaient jamais décryptés ou simplement racontés les médias mais votre morne confiance est aussi roborative que la douceur pâteuse d'une grande tasse d'ovo. La Serbie avec de telle ambassadrice peut encore rêver. Et nous avec vous! Merci.

Écrit par : Polo | 12/03/2012

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