29/02/2012

Angelina Jolie, Novak Djokovic et autres héros serbes

Comme je ne suis pas revenue sur ces blogs depuis un certain temps, je vous ai préparé une petite mise à jour. Quelques nouvelles des Balkans. Une seule serait suffisante pour une bonne chronique, mais voilà, dans mon pays, il y a tout le temps quelque chose qui se passe: des négociations, des victoires, et des états d'urgence....


Voici pour le mois dernier:

Politique: Belgrade et Pristina sont parvenus à un accord à Bruxelles
Culture: le film d'Angelina Jolie sur la guerre en Bosnie divise les Balkans
Sport: Novak Djokovic a reçu une décoration d'état et le statut d'un héros officiel
Météo: Etat d'urgence

Depuis plusieurs mois déjà, l'atmosphère entourant les relations entre la Serbie et le Kosovo s'épaississait, il y avait eu les négociations initiales, qui avaient été rompues, et puis des barricades et incendies de maisons, et presque une nouvelle guerre et puis de nouvelles négociations, et puis des négociations infinies, et puis les conditions posées par l'UE, et le chantage des Russes, et la déception, et l'humiliation... Le gouvernement de Belgrade a organisé la stratégie de ses négociateurs sous le slogan « le Kosovo et l'UE ». Ce qui signifie que le Kosovo ne sera pas reconnu, mais que la voie vers l'Europe sera défendue. Le gouvernement serbe persiste dans l'idée d'entrer dans l'UE, et le Kosovo est la principale pierre d'achoppement (après que tous les criminels de guerre ont été extradés à La Haye), ainsi que la dernière condition pour la Serbie dans sa candidature à l'UE. De l'autre côté, le gouvernement a promis solennellement aux autres électeurs que le Kosovo ne sera jamais reconnu. Il flirte donc avec les électeurs de la Serbie toujours divisée (nationalistes et pro-européens), ainsi qu'avec les puissances internationales - l'Europe, la Russie, en Chine, et même certains des non-alignés du temps de Tito. Et lorsque le gouvernement a commencé à serrer la main du mal, nombreux ont été ceux qui lui donnaient peu de chances de survie. Un accord a été trouvé sur le statut officiel du Kosovo dans la représentation internationale: la Serbie n'a pas reconnu le Kosovo, mais le Kosovo*. Lors des réunions officielles le Kosovo sera représenté ainsi: « Kosovo* (* - Ce nom ne préjuge pas du statut du Kosovo conformément à la Résolution 1244 et l'avis de la CIJ sur la déclaration d'indépendance du Kosovo) ». La résolution 1244 a été signée par Slobodan Milosevic lors de sa capitulation face à l'intervention de l'OTAN en 1999, et elle ne contient aucun élément quant au statut d'État du Kosovo. Le chef de l'équipe des négociateurs de Belgrade était un ami d'école, puis chanteur du groupe punk « Génération sans avenir ». En serrant les mains des représentants du Kosovo, il vient d'ouvrir la porte à l'avenir de la Serbie.

« Au pays du sang et du miel » d'Angelina Jolie a suscité une grande publicité, des divisions et des querelles, et cela avant même que le public l'ait vu dans les salles. La population est divisée, exactement comme lors de la dernière guerre, tout comme les bourreaux et les victimes du films sont divisés - selon leur nationalité. Le film est une histoire d'amour entre un Serbe et une musulmane pendant la guerre à Sarajevo, en Bosnie. La guerre place les amants dans une relation impossible entre un bourreau et sa victime. Oui, les bourreaux Serbes et les femmes musulmanes victimes, violées et assassinées. Une présentation unilatérale qui a provoqué les Serbes, ce que Hollywood une fois de plus a pu pointer du doigt pour dire que les Serbes sont des sales garnements. Tandis que les menaces et les insultes pleuvaient sur Angelina Jolie de la part des extrémistes serbes, le grand mufti de Sarajevo a déclaré que le film de Jolie était la meilleure chose qui soit arrivée à la Bosnie après Dayton. Le plus important distributeur de Serbie a refusé de montrer le film qu'il a appelé une « ordure », ce que les médias ont manipulé pour permettre à Angelina Jolie de déclarer que son film avait été interdit par la République de Serbie. Immédiatement après ses déclarations, Angelina Jolie a publié un démenti. Evidemment, les extrémistes musulmans se sont aussi fait remarquer en affirmant que le film est une insulte aux victimes musulmanes, parce qu'il montre une jeune fille musulmane amoureuse d'un boucher serbe. Après une première cathartique à Sarajevo, où pas même l'auteur ne cachait ses larmes, et après la séance tapis rouge de Zagreb où la jeunesse croate recueillait frénétiquement des autographes auprès du célèbre couple hollywoodien, le gala pour la première à Belgrade et l'arrivée de l'équipe de tournage ont été annulés. L'auteur a clairement indiqué qu'elle ne voulait pas se rendre dans un environnement où elle n'était pas la bienvenue et qu'elle ne voulait pas créer de tensions supplémentaires pour ceux qui ont été blessés par le film. Le film a suscité des scandales à l'échelle des Balkans: le phénomène, la manipulation politique et même le complot, tandis que la critique du film et de son message sont venus beaucoup plus tard, et n'avaient plus alors aucune importance. L'histoire des Balkans hors des films a dépassé celle qu'on voit dans les films de guerre et d'amour. Et qui a raison: l'artiste ou réalité? Et quelle réalité, lorsqu'elle se trouve sur des côtés opposés? Ou est-ce que le film est parvenu à effleurer la réalité, et sur les cicatrices les plus douloureuses que sont les grandes missions militaires et diplomatiques, les missions de maintien de la paix et les casques bleus, toute cette clique de politiciens, cette conscience et cette raison grandissante des peuples balkaniques... maladroitement cousues depuis près de vingt ans.

Je dois admettre que je ne sais pas pourquoi les Serbes soutiennent Novak Djoković. En fait, je ne sais pas lesquels sont les plus nombreux: ceux pour lesquels Djoković est un héros parce qu'il représente le plus beau côté de la Serbie et qu'il en fait la promotion à travers le monde, et qu'ainsi il est devenu un héros comme la carte d'identité la plus précieuse de la Serbie dans un monde dans lequel nous voulons avoir un rôle à part entière. Ou l'autre partie de la population serbe, ceux qui lèvent les bras au ciel devant Djoković parce qu'il a battu le monde entier. Le Serbe le plus représentatif de cette population pourrait se mettre à crier lors d'une victoire de Djoković, « Vas-y, montre-leur qui est le plus fort. Nous aussi, on a nos chevaux de course! ». Dans ce cas de figure, l'un des plus grands athlètes au monde devient le dernier bastion de la défense serbe contre le monde entier qui conspire contre un peuple serbe petit mais héroïque. Lequel de ces deux groupes, totalement opposés dans leur soutien à Novak, est le plus grand, je ne sais pas. Si je le savais, je connaîtrais également le résultat des prochaines élections législatives en Serbie. Ce qui est certain, c'est que ceux qui s'enthousiasment pour Djoković parce qu'il joue bien sont les moins nombreux. Après le dernier tournoi en Australie, qui a installé la légende de Djoković dans le monde du tennis, le gouvernement serbe a décidé de déclarer Djoković officiellement héros national. A l'occasion de la fête nationale serbe, le 15 Février, le président de la République Boris Tadić a remis à Novak Djoković la médaille Karadjordje du premier degré, en reconnaissance de ses mérites et de ses réussites dans la représentation de la Serbie dans le monde. En Serbie, on pourrait introduire dans les documents d'identité la notion: « De qui êtes-vous supporter? ». Comme la commune d'origine dans le passeport suisse. C'est un peu une nébuleuse, mais les authentiques connaisseurs de la nation savent que cette information peut être cruciale.

La Serbie et les Balkans ont été congelés et submergés par la neige au cours du mois dernier. Le bilan des victimes du froid, des avalanches et des dégâts matériels, et le niveau des ressources énergétiques ont obligé les responsables politiques à déclarer l'état d'urgence, de manière à ce que la totalité des forces soient concentrées sur la survie dans des conditions météorologiques extrêmes. Tous les événements culturels et sportifs ont été annulés, les habitants ont été invités à une consommation raisonnable de l'énergie, et l'armée et la police ont été mobilisés pour les tâches de nettoyage de la neige, d'acheminement d'aide alimentaire dans les zones coupées par la neige, et de recherche des disparus. Ces jours-ci la neige fond et l'état d'urgence a été abrogé. Mais avec la fonte rapide des neiges arrive le danger d'inondation...

Et pendant que j'écris ceci, voici que parviennent les dernières nouvelles en provenance des Balkans, et c'est toute ma tirade qui devient presque inutile. Et justement, ces renversements de dernière minute et ces surprises sont le coeur de la dramaturgie des Balkans, celle des longues attentes déçues, ou satisfaites: car les ministres de l'Union européenne ont accordé à la Serbie le statut de candidat à l'Union européenne.

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