15/01/2012

Rêves impossibles

 

Il y a quelques jours, j'ai raconté à une amie proche que le Père Noël m'avait acheté des billets pour New York: « Mon premier séjour à New York! Oh, je me réjouis tellement d'y aller, je ne peux plus attendre! »

« Et moi je pourrais partir pour toujours, sinon à New York, alors à Singapour, à Dubaï, au diable vauvert, seulement que je me casse d'ici avec les enfants! »

Bang! Bang!

Brutal retour à la réalité après les guirlandes de fêtes, la neige, les chalets et les cadeaux luxueux.

Brutal, parce que je ne m'attendais pas du tout à la colère de Sandra. Parce que Sandra est l'exemple archétypique de la Serbie qui réussit, cette Serbie que l'Europe appelle de ses voeux, si vous comprenez ce que je veux dire. Sandra travaille depuis longtemps dans une bonne boîte qui a réussi à se faire privatiser avec succès dans le cadre des transitions économiques serbes, son mari est un ami d'enfance qui s'est hissé au niveau des tops managers dans cette même boîte, ensemble ils ont deux filles parfaitement mignonnes, un grand appartement à crédit, une Toyota 4x4, l'été en Egypte, le ski en Slovénie, la maison de campagne où les amis se retrouvent le week-end avec la famille élargie, bref, le rêve serbe. Alors qu'est-ce qui lui prend de vouloir soudain aller à Singapour?

« Mais parce que, de nouveau, tout est devenu impossible par ici. De nouveau, on en est à un stade où on je ne peux pas nous acheter de nouvelles bottes, nous, avec nos salaires de cadres dans notre bonne grosse boîte. Alors pour les autres, je te laisse imaginer. La faim, ou pire. »

Sandra a toujours eu de bonnes chaussures, dans les pires années de désespoir elle avait même trouvé le moyen de s'offrir une impossible paire de vraies Nike. Des chaussures moches la blessent, comme une sorte d'abandon à la pauvreté. Comme si son orgueil tout entier était dans les chaussures. Parce que, dans les années quatre-vingt-dix, de bonnes chaussures, en plus de l'idéal de liberté, étaient l'impossible et unique espace de réalisation matérielle (les maisons étaient en ruines, les voitures n'avaient pas d'essence, les voyages impossibles – frontières fermées). Et comme on trouvait quand même à manger grâce à nos potagers, c'est grâce aux chaussures qu'on apprenait la survie, autant morale que matérielle. C'est pour cela que nous sommes devenues proches, à travers ce désir commun de réaliser ce rêve impossible auquel nous tenions tant. Que ce soit des chaussures, un amour inassouvi ou vivre comme des gens normaux.

Je me sens proche de Sandra à cause de son honnêteté, de sa droiture, de son ambition, de son humour, de sa capacité à rire de tout, même d'elle-même, de son absence totale de jalousie, de son refus de la défaite, de sa honte.

Alors quand les circonstances poussent Sandra dans une situation où ses valeurs, ses ambitions, pour ne pas mentionner ses enfants, sont en danger, elle se met vraiment, mais vraiment en colère et commence à chercher des solutions. Nous nous étions entraîné pour cela dans les années quatre-vingt-dix. Maintenant elle vise Dubaï. Ou Singapour. Elle voudrait que son mari trouve un boulot là-bas, c'est un expert dans sa branche, ils pourraient y aller quelques années, gagner un peu d'argent, et permettre à leurs enfants d'étudier dans de bonnes écoles à l'étranger. La formation et l'éducation de ses enfants est devenu son seul critère et son unique préoccupation. La seule garantie de succès. Et en cela je la soutiens complètement, comme pour les chaussures des années quatre-vingt-dix. En Serbie il n'y a pas de bonnes écoles, et pas d'argent pour s'offrir une éducation à l'étranger. Il reste la recherche de solutions impossibles.

Il n'y a qu'un mois de cela, pendant qu'on décorait les sapins de Noël et qu'on farcissait les dindes, les Balkans tremblaient de peur devant ce juge terrifiant qu'est l'Europe pour qu'il leur accorde la candidature (pas l'adhésion!) au paradis l'UE. Cette candidature a été refusée à la Serbie à cause du problème du Kosovo. La Croatie a, hélas, obtenu l'adhésion. Très balkanique, tout ça. De nouveau la Serbie est en pleine ébullition, comme ce que raconte Sandra, la déception, la colère, le désespoir.

Sandra est une partie de la Serbie qui n'accepte pas, et qui ne veut pas avoir honte. Et qui, si la Serbie continue comme ça, n'aura d'autre solution que de partir à Dubaï, à Singapour, au diable vauvert. A cause des chaussures, de l'éducation des enfants, de tout ça. Cela vous semble impossible? Ouais, comme les vraies Nike des années quatre-vingt-dix.

Après notre conversation téléphonique, j'ai ouvert le site Internet www.b92.net et j'ai lu les titres: « Les chutes de neige surprennent au milieu de l'hiver, le centre de la Serbie privé d'électricité ». « Nous ne sommes pas les seuls coupables des années quatre-vingt-dix, a déclaré le vice-Premier ministre », « Les parents d'un garçon de trois ans ont sauté du sixième étage. Le garçon a survécu », Angela Merkel: « La poursuite des négociations avec le Kosovo est inévitable »,...

Sandra a raison: vraiment impossible, comme les années quatre-vingt-dix.

Bonne année à vous, et que vous rêves impossibles se réalisent!

 

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