26/11/2011

Entrez, c'est ouvert

 

Lorsqu'elle m'a annoncé qu'elle était maintenant contrainte de fermer sa maison du centre de Lausanne à clé, ma belle-soeur a provoqué chez moi une vague de profonde et touchante nostalgie. Au-delà de la peur, du choc et de la colère, cette même vague a submergé ma belle-soeur, même si elle n'en était pas consciente, ou si elle prétendait ne pas l'être.

Un des chapitres de mon enfance pourrait s'appeler « L'époque où on ne fermait pas la porte à clé ». Je suis née dans une époque formidable, l'âge d'or de la Yougslavie de Tito, la Yougoslavie avait plein d'amis dans le monde, le passeport yougoslave rouge était le plus recherché, et la fraternité et l'unité les valeurs les plus importantes. Pendant que Tito s'amusait à Brioni avec Sophia Loren, nous, les enfants, nous vivions notre enfance paisible: on chantait des chansons sur Tito, on mangeait du chocolat fourrés avec une pâte rose, on faisait du camping en Dalmatie, comme dans un conte de Walt Disney, et on jouait avec les petits voisins dans la cour de l'immeuble. Plus tard, lorsque mon enfance communiste se transforma en une adolescence noircie par la guerre, je gardais la clé de ma maison autour du cou pour aller à l'école. La peur régnait, la peur des passants, des voisins, des mauvais garçons, de toutes sortes de types suspects. C'est comme ça que nous nous sommes mis à fermer nos portes. C'était mauvais signe. Et puis la merde a littéralement explosé. Tout le pays s'est effondré, avec la guerre, la crise, l'isolement, les bombardements. Nous nous sommes fait enfermer pendant toute une décennie.

 

Eh oui, dès que je pense à l'époque « Entrez, c'est ouvert », je deviens nostalgique. Entre temps, nous nous sommes ouverts, nous avons une sorte de gouvernement démocratique et nous avons fait la paix avec presque tous nos voisins et une bonne partie du reste du monde. Mais nous fermons toujours nos maisons à clé, nous installons des alarmes dans nos voitures et nous ne laissons pas nos vélos dans la rue, même avec un cadenas. Non, nous ne souffrons pas en Serbie de gros problèmes de violence, de vol ou de criminalité (cela reste confiné au niveau de l'Etat et des affaires). Les rues sont plutôt sûres. Mais pendant que les Balkans vivaient leur cauchemar, le monde entier changeait. A la fin de ce cauchemar, lorsque nous avons enfin pu tenter de faire comme tout le monde, nous avons réalisé que tout le monde fermait sa porte à clé.

 

Et où se trouve maintenant la Suisse sur l'échelle Entrez, c'est ouvert – cauchemar – comme tout le monde? Pourquoi ma belle-soeur se sent-elle contrainte ou surprise de fermer sa porte à clé? L'insoutenable légèreté de l'être suisse? Je ne pense pas que la Suisse ait un quelconque problème de cauchemar, en même temps, on ne peut pas affirmer qu'on y vit « comme tout le monde ». Parfois pourtant, l'étiquette « meilleur que les autres » a ses désavantages. Ici, par exemple, c'est de fermer sa porte à clé. Je sais que ma belle-soeur a beaucoup voyagé, donc elle sait très bien que le monde a depuis longtemps cessé d'être sûr. Mais on est en Suisse et « ici, ça n'arrive jamais! »

Il est dangereux de compter sur ses privilèges. Il vaut mieux être reconnaissant. Le jour où l'on perd tout ce qu'on a reçu sous une bonne étoile, on a le droit alors d'être nostalgique, après l'idylle qu'on a la chance d'avoir connue.

Mais la nostalgie, en Suisse, c'est quoi? Y a-t-il une connotation négative? Est-ce une malédiction? Ou est-ce un privilège perdu, dont on se sert pour justifier sa propre inadéquation dans un monde changeant et dans des circonstances où l'on ne trouve pas sa place?

 

Parfois je pense que ce blog et tout mon projet éditorial Nova Ex-Yu (voir billet précédent) provient en réalité de la nostalgie. Pourtant j'insiste, je ne suis pas nostalgique. Oh, et puis crotte. Comme ma belle-soeur, je suis nostalgique d'une époque et du privilège de vivre une enfance idyllique, et même nostalgique du cauchemar de mon adolescence. Quelqu'un a dit: « La nostalgie est une tendance de notre temps ». Et je sais que bientôt je serai nostalgique de tout ce que je vis aujourd'hui: la construction du plus grand de s trésors qu'est ma famille et le fait d'élever mon enfant sur les rives de ce lac paradisiaque. Le privilège de ceux qui ont eu de la chance. Bien que je tourne toujours le loquet de ma porte à double tour.

20:26 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Chère Madame,
La nostalgie je crois,fait partie de nous.On la vit chacun à sa manière.Elle peut être douce,elle peut être triste mais elle a un avantage,c'est que de quelque manière qu'on la vive,elle amène à nous des souvenirs et tant que l'on a des souvenirs,c'est que l'on a vécu et que cette vie personne ne pourra nous l'enlever.
Meilleures pensées et belle soirée à vous.

Écrit par : Brugger | 29/11/2011

Chère Balkan Girl!
Très joli papier, merci!
Mesurer l'importance du lieu dans la nostalgie, une dimension qui fait de la Serbie votre patrie, vue de la Suisse. la nostalgie, n'est-ce pas d'abord la douleur liée au retour dans l'espace (espace d'or?) avant d'être douleur due aux souvenirs d'un âge d'or? Cette plaie-là, celle causée par les affres du temps, me semble plutôt de la mélancolie qui, en termes psychiatriques, pointe le bout de son nez pour la première fois entre 30 et 40 ans... Je repense au film de Woody Allen MINUIT A PARIS et je me dis, comme Brugger, que tout cela est constitutif à notre bonheur occidental, le seul que je connaisse pour l'instant! Et je partage votre langueur en évoquant le passé. Vive le botox!

Écrit par : Polo | 06/12/2011

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