11/10/2011

Les conserves et la révolution

Vous, les femmes au foyer, avez-vous déjà préparé des conserves? Moi, ça fait des années que je n'en ai pas préparé. Je suis coincée quelque part entre mes devoirs ménagers héréditaires et ceux de mon hôte local auquel je tente de m'adapter.

Ma conception de la préparation de conserves pour l'hiver date de la préhistoire des supermarchés, où s'étalent désormais les fruits et légumes frais toute l'année durant. Des fraises pour Nouvel-An, c'était comme un rêve, comme une photo de la villa Carrington dans Dynasty. Afin de s'assurer un apport abondant de vitamines pendant l'hiver, ma mère, ma grand-mère et mes voisines en devenaient un peu agressives dans leur instinct de nutrition familale, poussant l'exercice vers une exagération comique. La maison était un véritable entrepôt pour boîtes et pots de poivrons, concombres, prunes, chou-fleur, chou, et bien d'autres choses. Alors tout un quartier, tous les Balkans commençaient à sentir le vinaigre, la confiture fraîche et les poivrons

Mais ce n'est plus le cas. La mode des supermarchés a débarqué, avec ses fruits et légumes frais, un peu verdâtres et plutôt insipides, qu'on trouve toute l'année. On y trouve même les fraises géantes de Dynasty!

Mais avec cette histoire des conserves, c'est aussi l'esprit révolutionnaire qui s'est réveillé en moi. Il y a exactement 11 ans, le 5 octobre 2000, dans l'odeur de poivrons grillés et de charbon, l'esprit de la révolution avait surgi à travers Belgrade, annonçant la chute de Slobodan Milosevic. Tout en préparant leurs conserves, les ménagères suivaient de près les nouvelles pour savoir si leurs votes seraient comptabilisés. Enfin, après dix années de souffrance sous un régime de mauvais garçons, elles avaient réalisé qu'il fallait laisser tomber les poivrons et aller voter. Chaque vote était devenu aussi important que toute une vie. Le 5 octobre s'est alors transformé en un symbole de révolution pacifique, de début de la démocratie, de grandes espérances...

Ici, dans ma nouvelle patrie, la situation est assez différente. Pareil pour les conserves et la révolution. Je suis décontenancée par ces gourmets pour lesquels les concombres et les compotes sont vendus comme des délicatesses dans les épiceries bio. J'ai remarqué qu'il est même très chic pour des invités d'apporter un pot de confiture ou de sirop fait maison. Eh bien, j'aime cette idée. De mes recettes balkaniques pour la préparation des conserves en passant par les fraises en hiver, la question est de savoir quand je pourrai enfin devenir une authentique ménagère vaudoise. Pour une ménagère, voilà le moyen idéal – voire révolutionnaire – de s'améliorer.

Alors, mes chères, qu'est-ce qu'ils vous inspirent, ces visages placardés sur les affiches de la campagne électorale? Je sais que la révolution, ici, c'est comme un gros mot et ça ne se produit pas. Par chance ou par héritage, vous n'en avez pas besoin. Mais ne vous laissez pas absorber par vos propres conserves et ne laissez pas les mauvais garçons dominer ce beau pays.

19:23 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)

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